Assemblea di Corsica

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Ouverture des rencontres littéraires d'Ajaccio "Racines de ciel"


Le Président de l'Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, a participé à l'ouverture ce vendredi 9 octobre de la douzième édition.
Retrouvez ici le discours :



À présent, parlons du futur antérieur, comme nous y invitent Mychèle et Dominique.

N’est-ce pas, chers amis, le temps de notre année 2020, qui s’est retournée brusquement vers la Peste, vers le Décaméron, vers Camus ou vers Boccace, vers des épisodes que nous avions délibérément décidé d’oublier ?

La modernité a créé des récits fondés sur la raison, sur la technologie, sur la foi dans le progrès et la disparition des croyances, des religions et des traditions. Elle a tout donné au futur et à la vitesse, en luttant contre l’histoire qui fut réduite à l’incubation magique de grands hommes. Tout en défendant une certaine idée du progrès, la construction des Etats-nations a congédié la vérité historique et annexé le temps long, non sans l’avoir déformé, voire réinventé.

Pourtant, rien de vrai ne demeure enfoui. Le passé émerge sous nos pieds. Au Monte Maggiore, sur la pointe du Cap corse, le manteau terrestre surgit au milieu de la croute terrestre. Malgré tout le béton qui coule en Corse, personne n’a encore réussi à recouvrir cette saillance. Il en va de la géologie comme de nos vies, le passé affleure toujours auprès du futur.
Nous autres hypermodernes, que l’on avait voulu faire vivre sans passé, uniquement dans le présent, sans se soucier du futur de la Terre, allons-nous réapprendre à vivre avec l’indissociable trinité des temps, passé, présent, futur, et la trinité des générations, où il nous revient de témoigner entre nos pères et mères, et nos enfants ?

Doit-on renoncer à l’histoire au titre de la prophétie de Hegel selon laquelle, elle ne nous apprendrait qu’une seule chose, c’est-à-dire qu’elle n’apprend rien ? Ou bien doit-on persister à défendre, croire et prêcher sans relâche, après Freud et malgré la Shoah, que notre conscience humaine pourra épancher nos pires pulsions en faisant communauté, c’est-à-dire en fabriquant de la civilisation pour contenir et sublimer les pulsions individuelles ? Alors que le ressentiment anime le monde, comment ne pas voir le malaise dans la civilisation comme un rappel des menaces actuelles, redoublées par les technologies, le mépris de l’éducation et la domination du marché sur toute autre activité ?

L’homme a besoin d’art, de littérature.  De « consommer » de l’art ou de la littérature dirait-on peu élégamment aujourd’hui. La technologie et le progrès scientifique n’ont pas annihilé ce besoin. La crise sanitaire nous l’a rappelé. Nous nous sommes rués sur les livres. Les libraires, espèce en voie de disparition, sont pourtant eux aussi des premiers de cordée. Pour Franz Kafka, la littérature est « ce journal tenu par une nation, journal qui est tout autre chose qu’une historiographie ».
 
Que diront nos auteurs dans ce journal en train de se faire, que dites-vous déjà, que direz-vous, de cette triste expérience de vie au cours de laquelle nous entendîmes des appels à la « distanciation sociale », autre expression malheureuse. Est-ce un lapsus ou une imprudence ? Est- ce un lapsus ou une impudence ? J’ai l’habitude de citer Hannah Arendt, lorsqu’elle écrit que « les mots justes prononcés au bon moment sont de l’action ». Que dire alors des paroles approximatives ? L’imprécision ou la négligence lexicale sont des produits instables. Tombés dans de mauvaises mains, ils échafaudent des récits qui pulvérisent nos futurs.   

Le futur antérieur est sauvage. Il exprime une action moins future qu’une autre, une action plus proche du présent, tout en se fondant sur un temps passé. Quant au futur, il est ce temps fourre-tout qui exprime pêle-mêle la certitude et l’hypothèse.

Ces rencontres Racines de ciel seront riches et heureuses. Je n’en doute pas. Le futur simple est direct et droit. Le futur antérieur est une sagesse qui exprime l’incertitude. Serà andatu à girà e sette chjappelle. Serà ghjuntu l’inguernu. Temps de l’uchronie, le futur antérieur annonce aujourd’hui des faits encore invérifiables mais falsifiables à souhait.

Le futur antérieur a ceci de divin que sa nature est prophétique. Il a ce visage humain, dans la mesure où l’homme peut toujours le réécrire. Il est maître du futur. Simone Weil dirait-elle ici que le futur antérieur est une « déclaration des devoirs envers l'être humain» ? Il nous appartient en tant qu’individus et communautés, peuples et nations, de l’imaginer et de l’écrire chaque jour, au nom de nos mémoires et de nos valeurs.

Quand tout échappe à l’homme, que le marché supplante la démocratie, que la mondialisation dicte l’ordre du monde, la reconquête du pouvoir de l’homme sur sa vie ne passe-t-elle pas par les émotions de l’art et de la littérature ?
Je crois qu’il est temps de vous laisser la parole. Qui mieux que vous autres, lecteurs et auteurs, pourrait répondre à cette apostrophe ?

Je vous remercie.

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Rédigé le Vendredi 9 Octobre 2020 modifié le Vendredi 9 Octobre 2020

              

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